Don Elvis (french version)

La musique rock est la musique du diable. On ne pourrait pas entendre une chose plus absurde, et si c’est un curé qui le dit, nous pouvons le croire tranquillement. Don Antoniu Petrescu, curé d’une petite ville du centre de l’Italie, est sur scène, après avoir mis de côté l’habit liturgique pour endosser celui un peu particulier de chanteur dans un événement organisé pour la récolte de fonds destinés à aider la population des Abruzzes, touchée par un terrible tremblement de terre au mois d’avril 2009. Le concert a lieu dans la place centrale d’Avezzano, où il est le curé de la paroisse de l’église de S. Giovanni. Le public est venu pour exprimer sa solidarité envers les « cousins » de L’Aquila, mais aussi pour assister à la performance de don Antoniu Petrescu dans le rôle de son idole musicale : Elvis Presley.

Don Antoniu devient ainsi don Elvis et divertit le public avec expertise pendant une heure. Entre une chanson et l’autre du mythique chanteur de Memphis, il tient de brefs discours qui laissent entrevoir le curé. Entre chansons d’amour, chansons rock et messages de foi chrétienne, il donne libre cours à sa passion pour la musique. Le message qui revient le plus souvent est « n’ayez pas peur d’être vous-mêmes et de tirer du fond de votre âme tout ce que vous ressentez de positif ». C’est une allusion à peine cachée aux polémiques qui accompagnent souvent ses performances. D’ailleurs, sa vocation musicale a commencé bien avant sa vocation religieuse. Depuis qu’il était tout petit, don Elvis écoutait de la musique et étudiait différents instruments musicaux, comme la guitare, l’instrument qui constitue l’essence même du rock.

Musicien expérimenté, donc, et pas chanteur improvisé, s’il est vrai qu’il a réalisé, après plusieurs singles, le CD « Amour divin », dont il en est auteur et chanteur. Sa carrière est, en fait, longue et commence en 1999. Il a entrepris également diverses collaborations avec des artistes internationaux : entre autres une chanteuse lyrique coréenne avec qui il a travaillé pour la version destinée au pays d’Extrême-Orient du morceau « Dolce Sentire ».

Au fur et à mesure que son activité musicale devenait plus intense, ses apparitions dans les médias italiens et étrangers se multipliaient : il a ainsi participé à différentes émissions télévisées de la RAI, la chaine nationale italienne.

Cette médiatisation provoque toutefois un certain mécontentement. Il fait ainsi l’objet de critiques ou de regards de désapprobation lorsqu’il se promène dans les rues d’Avezzano. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les plus sceptiques sont les jeunes les moins croyants pour qui le style de vie d’un homme de religion doit être adapté au message dont il est porteur.

A l’inverse, ses paroissiens semblent s’être parfaitement débarrassés de la méfiance initiale et regardent maintenant avec sympathie et attention le curé anticonformiste. Lors de la pastorale, il se consacre à sa mission religieuse en laissant l’artiste hors de l’église.

Il est très attentif à ce double rôle qu’il recouvre, mais il est conscient que le langage de Dieu et de la musique ne sont pas alternatifs ou opposés. Au contraire, ils peuvent très bien être complémentaires. Dans son blog, il affirme : « J’ai appris depuis tant d’années que sans musique la journée n’est pas complète, que sans musique il n’y a pas d’amis, et que sans musique on ne peut pas aimer ».

Ainsi, si d’une part il suscite un certain scepticisme, d’une autre il a réussi à rapprocher beaucoup de jeunes à l’Église, en vertu de la rupture des conventions qu’il opère. Fort de ce résultat, don Elvis m’explique sereinement comment il arrive à faire vivre ensemble ces deux vocations qu’il ne sent en aucune manière opposées.

Au début, il a eu des difficultés qui lui ont provoqué de l’amertume, mais au final, ceux qui s’opposaient à lui ont dû reconnaître la sincérité de sa vocation. D’ailleurs, le filon des auteurs-compositeurs religieux connaît d’illustres antécédents.

Il suffit de rappeler Sœur Sourire ou Père Duval qui a tenu un concert face à 30 000 personnes à Berlin, ou l’association « Chanteurs de Dieu » qui réunit plus de 100 auteurs-compositeurs inspirés par le message chrétien.

Mais don Elvis se distingue toutefois de ses collègues, parce qu’il parvient à conjuguer de manière beaucoup plus solide et singulière le message dont il est porteur avec le spectacle dont il est le protagoniste. Malgré les différences de style et genre musical, il est beaucoup plus proche de « Frate Metallo », un autre homme d’Église qui a su susciter une certaine curiosité par ses performances comme chanteur de musique métal.

Don Elvis représente peut-être, mieux que tous ses collègues, le dépassement de la crise de l’Église face au langage et aux valeurs de la société de consommation. Comme le disait Pierpaolo Pasolini à propos de la publicité, expression maximale de l’esprit capitaliste, celle-ci bouleverse la morale religieuse par le rapprochement du sacré et du profane. Dans la publicité des jeans « Jésus », que le cinéaste italien analysait dans les années ’70, des messages évangéliques figuraient sur les fesses d’une fille en belle évidence. De nos jours, la chaîne de fast-food Kokoriko utilise l’image du cœur de Jésus pour la promotion de ses hamburgers de poulet. Ce sont autant d’exemples où les appétits sexuels et de consommation, valeurs de la société moderne, sont associés à images et langage religieux.

Don Elvis, avec le consentement des hiérarchies ecclésiastiques, parcourt ce chemin à l’envers pour recomposer les deux langages, le religieux et le séculier. Il se reflète dans un personnage qui peut sembler ce qu’il y a de plus éloigné de la morale évangélique. Elvis Presley perd ainsi son caractère transgresseur pour devenir, enfin, une nouvelle icône chrétienne.