Cyclus (french version)

Combien de kilomètres peut-on parcourir avec un train de pneus ? Plusieurs milliers sans doute. Ensuite, il faut en acheter de nouveaux si l’on ne veut pas courir le risque d’avoir des accidents. Les vieux pneus continueront cependant à nous accompagner comme portemonnaies, sacs, ceintures. Ne vous inquiétez pas ! Vous avez bien lu.

Revenons en arrière : tout commence au début des années 2000, lorsqu’un couple d’étudiants, Ximena Vélez et Jorge Burgos, présentent un projet à la fin de leur parcours d’études à l’Université de Bogota, capitale de la Colombie.

Leur projet consiste justement à fabriquer des objets de toutes sortes à partir de pneumatiques usés récupérés auprès de différents garages de la ville, contribuant ainsi à l’élimination de l’énorme quantité de roues abimées par le trafic infernal de Bogota.

La présence de deux journalistes à leur soutenance leur a permis d’obtenir un excellent retour publicitaire. Ils ont ainsi été submergés de demandes de la part de personnes qui avaient lu les articles où l’on parlait de leur idée. Ils ont donc décidé de saisir l’occasion et de continuer l’expérience. Aujourd’hui Cyclus est un atelier où travaillent 26 personnes issues des quartiers pauvres de la ville.

Mais pourquoi ont-ils fait le choix des pneumatiques ?

Dans un premier temps, ils s’étaient en fait dirigés vers d’autres matériaux que l’on pouvait trouver en ville auprès des « recicladores », les personnes qui collectent dans la rue tous les matériaux susceptibles d’être revendus et réutilisés. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’ils ont choisi le pneumatique. Il offre, en effet, plusieurs avantages comme la souplesse, la malléabilité et également une certaine beauté et « élégance », qualités qui permettent la réalisation de toute une série d’objets qui peuvent remplacer le cuir (pour la joie des animaux).

Une fois récupéré, le matériau est amené à l’atelier où il subit plusieurs étapes : d’abord, le pneumatique est coupé et réduit en petits morceaux. Ensuite, il est lavé, poli, pour être finalement définitivement transformé. Mais les pneumatiques ne sont pas les seuls matériaux à être réutilisés : les ceintures de sécurité sont transformées en lanières de sacs à main, ou les emballages Tetra Pack. Les sièges des autobus de la ville, une fois récupérés sont eux aussi, confiés à de jeunes artistes qui en font des objets design. Et les déchets de la transformation ne sont pas jetés, mais sont à leur tour recyclés.

L’idée de départ est la durabilité environnementale à travers la récupération et l’élimination des pneumatiques qui finiraient sinon dans des déchetteries ou bien seraient brûlés, provoquant ainsi des dégâts environnementaux. Ximena et Jorge ont choisi d’être cohérents avec leurs principes : Cyclus est la tentative de se reconnecter avec la nature et le monde, où l’homme est un élément fondamental.

Pour eux, « l’ensemble des hommes forme une totalité qui agit dans un espace, elle est faite d’histoires qui en composent une plus grande et qui engendrent un rêve collectif ». C’est précisément cette pulsion à l’action consciente et collective qui constitue la force du projet. Selon les deux chefs d’entreprise, plus cette union sera forte, plus le message circulera, et continuera à stimuler l’imagination d’un nombre croissant d’individus.

Mais le projet Cyclus veut regarder plus loin sans se limiter à l’écocompatibilité : on ne saurait défendre l’environnement si parallèlement les conditions de travail n’étaient pas équitables. La santé de la planète ne peut pas se faire sur le dos des travailleurs. Ils ont ainsi décidé que si le projet n’était pas durable, Cyclus ne survivrait pas.

Ainsi, le projet a des retombées importantes au niveau social, touchant les éléments les plus faibles de la société : les habitants des quartiers les plus défavorisés, les mères de famille et les populations indigènes, même si avec ces dernières le projet est tombé à l’eau il y a quelque temps. Les salaires sont supérieurs au salaire minimum fixé par la loi en Colombie, et les travailleurs touchent une prime à la fin du mois.

Les populations indigènes sont dans une situation particulièrement précaire : exposées d’un côté à la violence du conflit armé qui ravage encore la Colombie, et de l’autre à la marginalité de leur territoire. Éloignées des marchés où pouvoir faire du commerce, elles sont sans cesse confrontées au risque de devoir quitter leurs terres ancestrales et perdre leurs traditions et leur culture. La réalisation pour Cyclus de tissus typiques de leur tradition contribuait alors à la préservation de leurs connaissances et techniques ancestrales.

En ville, ils ont cherché à intégrer les mères de famille dans l’activité manufacturière en les faisant travailler depuis chez elles, ce qui leur permet de garder leurs enfants qui seraient sinon exposés aux tentations de la rue et aux mauvaises fréquentations. Ainsi elles évitent également les longs déplacements qui peuvent parfois représenter 6 heures par jour dans une ville énorme et tentaculaire comme Bogota.

Afin d’aller jusqu’au bout de son action, Cyclus collabore avec l’ONG colombienne AHMSA, le réseau national de fournisseurs de « produits du sens commun », selon le slogan affiché sur leurs plaquettes. D’ailleurs, c’est justement le bon sens qui peut garantir des conditions de vie justes pour tous et éviter des inégalités dans la répartition des richesses, première cause de malaise social.

À travers un travail fondé sur le bon sens, le projet de Cyclus nous montre la voie vers un mode de vie équitable, durable et responsable. Les produits « éco-équitables » ont petit à petit débarqué en Europe. Le constructeur automobile Alfa Romeo a commandé pour son salon d’exposition des sacs à main avec son logo. Le cycle est ainsi complet et les pneumatiques utilisés, usés, jetés, récupérés, coupés, lavés, transformés, connaissent une nouvelle vie.

En France, les articles de Cyclus sont disponibles dans différents magasins de commerce solidaire. Le catalogue des produits peut être consulté en ligne sur le site Internet de Cyclus :